Peut-on travailler en toute légèreté ? L’idée ne va pas de soi. Le travail semble être le lieu de la concentration, du sérieux et des problèmes à résoudre. Pour le philosophe Ollivier Pourriol, toutefois, la légèreté a quelque chose à apporter à l’effort : une grâce, une impression de facilité, de fluidité qui rend la vie plus agréable. Mais cela passe d’abord par un changement intérieur et un nouveau rapport au temps. Entretien.
Propos recueillis par Sophie Gherardi.
La légèreté est-elle un sujet dans l’entreprise ?
Ollivier Pourriol : La vie professionnelle n’est pas l’endroit où l’on attend de la légèreté, d’habitude. La légèreté suppose d’être dégagé de tout but, alors qu’on ne travaille pas sans but. Si la légèreté se remarque dans le cadre du travail, c’est qu’elle est étonnante. Déjà, dans un contexte de travail, léger a souvent un sens négatif : « c’est un peu léger ! » signifie que la tâche n’est pas achevée. Qualifier de « léger » un collaborateur renvoie à la désinvolture. Il existe aussi un sens positif, la légèreté évoquant alors la grâce, la fluidité, le fait de ne pas voir les coutures, de cacher le travail accompli. Mais ce sens ne s’applique qu’à certains métiers. Cela dépend si l’on a affaire aux choses ou aux gens, ou aux deux à la fois. Matthew Crawford, dans Éloge du carburateur (La Découverte, 2010), constate qu’on ne peut pas convaincre un moteur de se réparer seul. La légèreté est dans le rapport avec soi-même et la façon d’aborder un problème. L’effort et la crispation qu’il implique sont tout le contraire de la légèreté.
Alexandre Grothendieck, mathématicien génial, explique qu’il y a deux façons de résoudre un problème, par exemple ouvrir une noix très dure. La première est de prendre un burin, un marteau, chercher une anfractuosité, et taper : exercer ainsi une force brute, avec le risque d’échouer ou de se faire mal. L’autre solution qu’il propose, c’est de dissoudre le problème. Mettre la noix dans une mer – qu’il imagine –, et laisser la mer travailler. Elle va accomplir son travail d’érosion, elle va aussi ramollir la noix. Plus intéressant, comme la mer est vaste, le problème se dissout dans quelque chose de beaucoup plus large qui ouvre des perspectives nouvelles. C’est à la fois spatial et temporel. Il faut renoncer à avoir une intention, se laisser infuser par le problème, le laisser reposer.
Mais comment faire dans le milieu professionnel où, par définition, le temps est compté ?
Chez Pixar, le studio de dessins animés, ils ont trouvé une solution pour produire les meilleurs scénarios possibles, en se donnant deux, trois, quatre ans s’il le faut. Elle consiste à réunir des gens de même niveau hiérarchique et de même métier, des réalisateurs dans ce cas, une fois par mois. L’un d’eux prend la parole et raconte l’histoire qu’il est en train d’écrire. Les autres pointent les problèmes, mais ils n’ont pas le droit de proposer des solutions. À la prochaine réunion, c’est un autre qui prendra la parole. Ils ne sont pas en concurrence, puisque chacun d’eux va faire son film, mais le tournage ne commencera pas tant que le scénario n’est pas parfait.
“Pour avoir des idées, il faut avoir tout son temps, être entre égaux, entre professionnels, et que chacun garde sa liberté”
Pour avoir des idées, les ingrédients nécessaires sont ceux qui manquent le plus dans un contexte d’entreprise classique : avoi
…(sans coordonnées bancaires)
Accédez gratuitement à l'intégralité du site.
Votre entreprise vous a abonné(e) à Philonomist ?
Cliquez sur le bouton ci-dessous.