On considère souvent que la technique est neutre : seul l’usage que l’homme en fait pourrait être moral ou immoral. Pourtant, il semble difficile d’envisager un « bon » usage d’une bombe nucléaire, par exemple. Loin d’être comparable à un tournevis que l’on peut choisir de laisser au placard, la technique bouleverse notre façon même d’envisager notre environnement, en ouvrant de nouvelles possibilités – elle nous change même dans notre propre corps. Avons-nous perdu le contrôle ?
Cinq minutes avant votre présentation, la photocopieuse refuse de fonctionner et vous nargue de ses voyants verts. Vous le jureriez, elle veut vous nuire ! Vous vous raisonnez : la photocopieuse est un objet, pas une personne, elle est donc neutre moralement. Or, si cela est vrai d’une photocopieuse, est-ce le cas de toutes les techniques, quelles que soient leur portée et leur fonction ? Qu’en est-il de ces techniques qui semblent malfaisantes en elles-mêmes : du fusil à la bombe nucléaire, en passant par la recherche en « gain de fonction » des virus, qui vise à les rendre plus virulents ? Alors que les développements technologiques menacent nos conditions d’existence par l’extraction des ressources ou la disparition du vivant, les techno-optimistes assurent que la technique nous sauvera du trépas, et les techno-pessimistes qu’elle nous perdra dans ses dérives. Alors, la technique est-elle indifférente à la morale ?
Dépasser les limites de la nature
La technique est souvent considérée comme un simple moyen, neutre, utilisé à de bons ou mauvais desseins. Le terme provient du grec technè, désignant la fabrication ou le savoir-faire, et se traduit en latin par ars, à l’origine du mot « art ». La technique décrit à ses débuts l’artisanat. D’ailleurs, en archéologie, l’artéfact témoigne de la culture d’un peuple et induit sa classification. La technique est donc d’abord quelque chose qui est manié par l’homme. Aussi, dès le IVe siècle av. J.-C., l’argument d’une neutralité de la technique est prêté par Platon au sophiste Gorgias dans le dialogue du même nom. Selon ce rhéteur, qu’il s’agisse d’objets (outils, médicaments, bâtiments) ou de méthodes (artistiques, rhétoriques, médicales), toute technique peut être utilisée à bon ou mauvais escient. Seuls « ceux qui en abusent » sont « responsables » de ses écarts. Ainsi, rien ne sert de blâmer les nouveaux logiciels de reporting absurdes qu’on vous demande de télécharger tous les deux ans ; c’est plutôt vos managers qu’il faudrait condamner, eux qui vous obligent à les utiliser !
Quand elle est bien utilisée, la technique peut à l’inverse nous rendre de grands services. Tel est en tout cas le sens du mythe de Prométhée, raconté dans le Protagoras de Platon. Envoyé par Zeus pour s’assurer que son frère Epiméthée ait pourvu aux besoins de l’homme, Prométhée découvre ce dernier « nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes ». Bref : l’être humain ne risque pas de s’en sortir seul dans la nature. Pris de pitié, Prométhée dérobe à Athéna et Héphaïstos l’habilité et le feu, pour que l’homme soit « mis en possession des arts utiles à la vie » et puisse survivre. Démuni à la naissance, l’homme tirerait son avantage sur les autres espèces de ses outils et de l’énergie qu’ils lui procurent.
“Pour Descartes, les hommes peuvent se rendre ‘comme maîtres et possesseurs de la nature’”
Au XVIIe siècle, les progrès des sciences et de la médecine donnent à ce mythe un sens nouveau. Dans le Discours de la méthode (1637), René Descartes appelle de ses vœux un usage des techniques qui permettrait à l’homme de mener une vie plus longue et plus agréable, à l’abri des épidémies et des pénuries. Au diable ceux qui vénèrent la nature, sans essayer de la comprendre ou de la transformer ! En pratiquant des interventions chirurgicales, en creusant des carrières, en aplatissant des montagnes, les hommes peuvent se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », et cesser d’en subir les aléas.
Néanmoins, c’est oublier que Prométhée, dans la mythologie, finit mal. Pour avoir voulu bouleverser l’ordre naturel entre les hommes et les dieux, il est condamné par Zeus à voir son foie dévoré tous les jours par un aigle géant. Une manière de mettre en garde l’homme face aux excès de puissance que lui confèrerait la maîtrise technique ? Peut-être. Car si la technique octroie le pouvoir de changer le monde, elle est déjà en elle-même porteuse d’une certaine finalité : l’efficacité.
Chaque technique porte sa propre fin
À quoi servirait un tableur Excel si ce n’est pour trier aisément des valeurs, en vue d’en extraire un budget, un inventaire ou une étude ? Personne ne confierait quoi que ce soit à des outils techniques s’ils ne faisaient pas les choses plus vite et mieux que nous. En cela, chaque outil porte en soi un but : réaliser efficacement un acte pour lequel il a été conçu. De fait, la technique dégage astucieusement qui la possède de la dureté du labeur. Songez à ces calculs épargnés par le tableur, en dépit des premières sueurs causées par les erreurs «
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