Peut-on être authentique quand on coordonne une équipe ? La bienveillance se commande-t-elle ? Le travail peut-il être dépourvu d’affect ? Constatant une forme de faillite du management, le philosophe et spécialiste du management Ghislain Deslandes, auteur d’Érotique de l’administration (Puf, 2023), tente de clarifier quelques idées reçues sur le monde du travail contemporain, Blaise Pascal à l’appui.
Propos recueillis par Apolline Guillot.
Vous plaidez pour une « érotisation » de la gestion. Qu’entendez-vous par là ?
Ghislain Deslandes : Inutile de le nier plus longtemps : nous avons tous un rapport affectif à notre travail. Dans Le Phénomène érotique (Grasset, 2003), Jean-Luc Marion rappelle que la première question qu’on se pose dans l’espace collectif, avant celui de la reconnaissance, de la performance, c’est : d’ailleurs, m’aime-t-on ? La question de l’amour, du désir, est structurante. Je ne parle pas ici de désir sexuel, mais plutôt du désir au sens platonicien du terme. Dans Le Banquet, Platon explique que la médecine, la gymnastique et l’agriculture sont gouvernés par Éros. Or, l’agriculture de l’époque ressemblait aux organisations d’aujourd’hui : c’était un domaine qui nécessitait une division du travail, une planification à long terme, une coordination des acteurs, etc. Nos comportements sociaux, en général, sont marqués par un désir d’élévation, au Bon, au Beau, l’expression d’un manque qu’on essaye sans cesse de combler, ce dont les livres de management parlent trop peu. C’est ce manque qui fait la marque de notre vulnérabilité, même (et surtout !) au travail.
“Comme rien n’est sûr, Pascal nous pousse à l’action, à être à l’écoute des ressources du possible”
Votre travail est traversé par la figure de Pascal. Le management contemporain, à bout de souffle, peut-il avoir des choses à apprendre d’un penseur janséniste, métaphysicien, né il y a quatre siècles ?
On imagine souvent Pascal en grenouille de bénitier, scientifique sûrement, philosophe peut-être, mais on oublie que c’était d’abord un penseur ancré dans son temps. Il était, entre autres, un entrepreneur visionnaire : en 1662, il a inventé et investi dans la première société de transports en commun parisienne, comportant cinq lignes de carrosses accessibles à bas prix – qui fut un grand succès, préfigurant nos lignes de bus aujourd’hui… On comprend alors mieux sa réflexion, notamment sur la notion d’incertitude. Dans ses Pensées (1670), il ne cesse de nous faire voir qu’il faut travailler non pas malgré elle, mais pour elle. « Travailler pour l’incertain, aller sur mer et
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