Oui, vous avez bien lu. Entre la nature (votre cerveau super rapide) et la culture (votre enfance hyper saine), vous ne méritez rien par vous-même… Alors pourquoi le concept de « mérite » occupe-t-il une place aussi primordiale dans nos vies ? Et comment faire pour s’en passer ?
Je discutais avec une amie qui a grimpé les échelons au sein d’une grande multinationale avant de rejoindre les Nations unies. « Tout ce que j’ai accompli, je ne le dois qu’à moi-même », me disait-elle. Le Socrate facétieux en moi n’a pas pu résister : « Vraiment ? Que veux-tu dire par là ? — Eh bien, j’ai toujours travaillé dur dans ce que je faisais. » Et c’est vrai qu’elle illustre parfaitement l’idée de mérite. Pas de népotisme, pas de famille riche, pas le moindre début de réseau qui aurait joué un rôle dans son ascension : rien que du travail acharné et consciencieux. « Mais aurais-tu décroché ton premier poste si tu n’avais pas été diplômée d’une bonne université ? » ai-je demandé. « Peut-être que non, m’a-t-elle répondu avec assurance, comme pour régler la question une fois pour toutes, mais je suis allée dans une bonne université parce que j’avais de bonne notes à l’école. J’étais une élève sérieuse. — D’accord, mais aurais-tu été sérieuse si tu n’avais pas eu de bons parents ? » Elle a pris une seconde pour réfléchir, puis notre conversation a poursuivi sur ce ton amical. Mais ce bref instant de réflexion était lourd de sens philosophique.
Le (vrai) mythe de la méritocratie
De nombreuses critiques s’abattent sur la méritocratie, ce système dans lequel les postes et les positions académiques sont censés être distribués sur la seule base du mérite. Si, comme mon amie, vous pensez que vous pourrez réhabiliter le mérite en le faisant passer pour l’effort… le philosophe Michael Sandel a des choses à vous dire.
« Même l’effort que certains déploient […] dépend de circonstances familiales favorables dont ils ne peuvent tirer aucun crédit », explique-t-il à ses étudiants d’élite dans une conférence très amusante donnée à l’université d’Harvard. Il leur demande ensuite de lever la main s’ils sont les aînés de leur fratrie, et à leur grande surprise, une grande majorité se trouve l’être. « Les psychologues disent que l’ordre de naissance fait une énorme différence dans l’éthique de travail et la capacité à l’effort, fait remarquer Sandel avant d’enfoncer le clou : avez-vous un quelconque mérite à être né le premier ? »
“Il est d’autant plus compliqué d’apprendre la gratitude et l’humilité que nous nous considérons comme agents autonomes et individuels de notre réussite”
—Michael Sandel, philosophe
Les philosophes comme Michael Sandel – et avant lui, John Rawls – critiquent la croyance illusoire dans le mérite afin d’exposer les défauts de nos systèmes méritocratiques modernes et de réclamer davantage de protection pour ceux qui n’ont pas réussi. Au-delà de son caractère chimérique, ce système se révèle « très corrosif » pour nos « sensibilités civiques », écrit Sandel dans son livre La Tyrannie du mérite (Albin Michel, 2021). « Il est d’autant plus compliqué d’apprendre la gratitude et l’humilité que nous nous considérons comme agents autonomes et individuels de notre réussite. Mais, sans gratitude et humilité, il est difficile d’être attentif au bien commun. »
La face obscure du mérite
L’accent n’est pas mis ici sur la notion délicate de mérite, mais sur l’ordre social qu’elle soutient, et qui a quelque chose de risible dans un monde aux inégalités si criantes. Car ce n’est pas tant l’illusion du mérite qui pose un problème moral – en soi, il n’y a pas de mal à distribuer à quelqu’un des récompenses, méritées ou non – que sa contrepartie totalement illusoire : le démérite. En d’autres termes, si celui qui a réussi mérite sa réussite, celui qui n’a pas réussi mérite son échec. Et c’est cette injustice inhérente que ciblent les penseurs comme Rawls et Sandel.
“Les notions de mérite et de démérite façonnent la façon dont nous nous traitons les uns les autres”
Mais les notions jumelles de mérite et de démérite – avec leurs avatars sémantiques, l’éloge et le blâme, le digne et l’indigne, etc. – ne sont pas seulement le soubassement de nos systèmes de sélection scolaires et professionnels ; elles façonnent aussi en grande partie la façon dont nous
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