Témoignages recueillis par Apolline Guillot.
Caroline, 53 ans, a eu un cancer
« En restant au travail, j’ai gardé un pied dans la temporalité de mes proches »
« À 31 ans, on m’a annoncé que j’avais un cancer du sein en stade 3. À l’époque, j’ai déjà deux enfants, je suis en processus de recrutement dans une grande entreprise... le monde s’effondre un peu et j’ai peur. L’entreprise m’embauche et aménage mon poste pour que je puisse travailler sur des missions pro bono, en m’absentant pour le traitement. Face à la maladie, j’ai expérimenté une autre temporalité. Quand vous êtes malade, vous vivez au rythme des rendez-vous médicaux, des prises de sang, de la séance de chimio, de la séance des rayons, de l’incertitude – est-ce que ça marche ? Cette temporalité est complètement hors du monde. En restant au travail, j’ai gardé un pied dans la temporalité de mes amis, de mon conjoint, de ma famille. C’est fatigant, mais quand on est bien entouré, ça évite de devenir fou. Le plus dur, ce sont les questions qui s’entrechoquent en permanence : comment rester quand même une maman quand on a peur de ne pas être là pour ses enfants demain ? Comment on reste une femme par rapport à son conjoint ? Comment rester une femme active, inscrite dans la vie réelle, alors qu’on est en même temps cette malade qui subit un traitement ? Il y a des moments difficiles. Un exemple : quand vous perdez vos cheveux. Moi c’est arrivé au bureau : je vais aux toilettes, je me recoiffe et je me retrouve avec tous mes cheveux dans la main… mais il faut encore que j’aille chercher mon sac dans l’open space, que je rentre chez moi ! C’est un moment de grande “déshumanité”, on ne sait pas comment on va faire. C’est le plus dur, je pense, dans la maladie : quand elle devient visible aux autres, qu’elle marque une prise sur le corps. C’est là que le monde, face à vous, comprend que vous êtes malade. Presque un an après le diagnostic, le traitement s’arrête : mon patron m’emmène dix jours sur une mission à Shanghaï, juste après ma dernière séance de radiothérapie. J’ai pu penser à l’avenir, avancer. Mais la maladie a quand même changé mon rapport au travail : après, je me suis jetée à corps perdu dans différents postes, comme une fuite en avant… Et puis dix ans plus tard, j’ai réalisé que j’avais envie d’un métier où je puisse rendre ce que la société m’avait apporté. J’avais vécu à Londres et aux États-Unis un petit peu, je savais que là-bas je n’aurais probablement pas eu les moyens de me soigner comme je l’ai fait ici. J’ai repris des études de psy, et depuis 2015, je suis diplômée et psychologue à Paris, pour les enfants et les adultes ! »
Le commentaire philosophique d’Ophélie Chavaroche
« La maladie transforme l’individu en patient »
Le témoignage de Caroline nous rappelle que faire l’expérience de la maladie, c’est occuper simultanément deux espaces : celui des non-malades, où tout se déroule comme si de rien n’était, et celui des malades, où notre identité est malmenée.
L’espace des non-malades, rappelle le philosophe Georges Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique (1966), permet « d’aborder l’existence
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